Bienvenue à Bouquinbourg

Blogueuse littéraire, un brin modeuse, surtout rêveuse, parfois créative, voyageuse à ses heures, yoga addict et buveuse de thé invétérée.




18 octobre 2018

La Somme de nos folies, Shih-Li Kow

La somme de nos foliesLa Somme de nos folies est le premier roman de la malaisienne Shih-Li Kow paru en août 2018 aux éditions Zulma. 

Lubok Sayong, bourgade fictive au nord de Kuala Lumpur coincée entre deux rivières et trois lacs, possède une particularité : une inondation annuelle qui apporte à chaque fois son lot d'anecdotes que la vieille Beevi adore raconter. Cette année-là, l'inondation atteint des records et engendre des conséquences inattendues. Beevi décide de redonner sa liberté à son poisson, la petite Mary Anne, originellement adoptée par la belle-soeur de Beevie, perd sa famille adoptive dans un accident de voiture et vient habiter à Lubok Sayong avec Beevie et cette dernière, en réinvestissant la grande maison familiale, la transforme en chambre d'hôtes et demande à Miss Bonsidik, un  lady boy excentrique et généreux,  de l'aider. C'est sous l'oeil tendre et affectueux de Auyong, le vieux directeur chinois de la conserverie de litchis de la ville, et de Mary Anne, que s'organise la vie à Lubok Sayong.  

Quel roman ! Quelle plume ! Et quelle émotion, surtout, dans cette chronique sociale douce-amère de la Malaisie d'aujourd'hui. Shih-Li Kow y aborde des thématiques graves - la mort, l'adoption, la vieillesse, les problèmes communautaires, le choc des traditions et de la modernité,  le multiculturalisme, les violences sexuelles, la précarité -  sans pathos aucun. 
Il y a du pittoresque et du fabuleux dans ces pages, une imagination loufoque qui offre à l'ensemble une légèreté certaine et un air de conte. La légende de la princesse chinoise qui donna vie au Lac de la Quatrième épouse, mais aussi le poisson de Beevie qui se transforme en peu de temps en créature terrifiante digne de celle du Loch Ness ou encore le fantôme de cet enfant qui erre dans le jardin de la Grande Maison, offrent au 
texte une fantaisie enchanteresse inoubliable.    
Le style est incisif et drôle à la fois, et l'auteure défend en filigrane des valeurs humanistes d'ouverture, de tolérance et de compréhension, le tout porté par une intrigue tendre à la portée universelle.  
La narration polyphonique prise en charge par Auyong et Mary Anne permet un double regard sur la petite ville et ses habitants, semblant faire écho au duel entre traditions et modernité qui se trame à Lubok Sayong. La galerie de personnages qui gravitent autour de Beevie et de la Grande Maison est soignée et d'une vraisemblance rare. Pas d'archétype ni de caricature mais des personnages qui semblent sortis de la vie réelle. Point de manichéisme non plus dans l'histoire, mais une chronique de la Malaisie actuelle et de son ballottement politique et social.    
Un premier roman frais et drôle mais aussi grave et engagé. Une nouvelle voix qui s'élève et que je vais suivre de très près, qui n'est pas sans me rappeler celle de Kevin Wilson dans La famille Fang pour son aspect un brin barré et décalé. Je n'ai plus de macaron coup de coeur, comme aux débuts de mon blog, mais ce roman en est indéniablement un et il figurera sans conteste dans mon bilan annuel. 

Livre reçu et lu dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire de Rakuten

avec Leiloona comme marraine ! 

 

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13 septembre 2018

Trois fois la fin du monde, Sophie Divry

Trois fois la fin du monde Sophie Divry

Trois fois la fin du monde est le nouveau roman de Sophie Divry paru ele 23 août aux éditions Noir sur Blanc.

A cause d'un braquage qui a mal tourné avec son frère, Joseph Kamal se retrouve en prison. Seul, sans famille - son frère s'est fait tuer par les policiers -, et sans espoir, le jeune homme tente de survivre non sans mal dans ce milieu ultra violent et codifié. Il baisse l'échine, voit l'horreur et ferme les yeux. Il voudrait que cela cesse, quitter cet enfer. Une explosion nucléaire lui offre cette chance. Joseph s'évade de la prison détruite et survit miraculeusement aux émanations toxiques. Avide d'une solitude tant recherchée en prison, il s'installe en zone interdite. Sur son chemin, il trouve une petite ferme isolée. Lui, le gosse de la ville, retrousse ses manches et se met à cultiver de quoi survivre. Rejoint par un mouton et un chat, il se créé son petit paradis, en auto-suffisance.

J'ai toujours hâte de découvrir un nouveau livre de Sophie Divry. Si j'avais adoré son premier roman, La cote 400, j'avais été ennuyée par le personnage de La condition pavillonnaire  mais complètement séduite par  Quand le diable sortit de la salle de bain. En ouvrant celui-ci, le suspense était entier : la magie allait-elle opérer ? Et bien oui, un grand et immense oui ! La magie a opéré.
Sophie Divry réussit le tour de force de faire prendre un virage surprenant à son roman avec cette catastrophe nucléaire. Après un début dans la violence de l'univers carcéral, son personnage, Joseph, qui prend en charge la narration, se retrouve dans le silence et la solitude totale dans un univers post-apocalyptique. Loin de tout être humain. Loin de toute violence. Loin de toute communication, aussi. Il découvre le plaisir simple que procure la vie près de la nature, la satisfaction du travail manuel, et les douces relations avec les animaux. Robinson Crusoé contemporain au milieu de cette nature qui reprend le dessus, il se cache, attend. Parce que le retour en prison est inenvisageable pour lui, il préfère fuir la société des hommes et vivre en communion avec la nature, les saisons, les animaux. C'est beau, fort, poétique et imagé. Le lecteur de patienter aux côtés de Joseph, d'observer, avec lui, le temps qui passe, même si la tension est là, palpable, et de réfléchir à ce besoin de solitude si actuel.  
Un roman bouleversant, une auteure qui n'est jamais là où on l'attend, déroutante, à la plume percutante. A découvrir, sans hésitation, sans condition.

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08 septembre 2018

Frère d'âme, David Diop

Frère d'âme, David DiopFrère d'âme est le second roman du maître de conférences à l'Université de Pau David Diop, paru en août aux éditions du Seuil.

La Grande Guerre. Alfa Ndiaye et Mademba Diop, deux tirailleurs sénégalais, se battent sous le drapeau français. Ce matin-là, quand le capitaine Armand siffle l'attaque, Mademba sort en courant de la tranchée et tombe quelques mètre plus loin, touché par un tir ennemi. A Alfa, son ami, il supplie de l'achever, tandis que ses entrailles se répandent dans la boue et que son sang fuit. Mais Alfa ne peut pas. Il ne peut pas tuer son ami. Malgré ses supplications, malgré ses pleurs. Trois fois Mademba le suppliera, mais Alfa résistera. Alfa résistera pour finalement voir son ami agoniser et mourir sous ses yeux. De ce jour, Alfa ne sortira pas indemne. Sa raison l'abandonnera. Une violence sourde qui dormait en lui s'échappe et c'est avec froideur qu'il tue sur le champ de bataille, semant le chaos et effrayant ses camarades.

Quel tour de force, quelle langue, quelle intrigue ! David Diop réussit, en 176 pages, à plonger son lecteur dans la folie de la Grande Guerre, du point de vue d'Alfa, transformé en boucher sanguinaire quand sa raison l'abandonne. Le texte est bref, violent, les mots résonnent telle une litanie, avec une prosodie parfaite. Alfa parle sans discontinuer, tentant de trouver une raison à ce qui anime son geste. Rongé par le remord de n'avoir pu abréger les souffrances de son ami, il s'égare dans les méandres de ses justifications. Évacué à l'Arrière après une mutilation de trop sur l'ennemi, il se plonge dans ses souvenirs, dans l'Afrique de son enfance, dans son histoire familiale et celle qui le relie à Mademba.

Un roman poignant, saisissant, haletant, difficile à lâcher. Une pépite, c'est certain, pour commencer cette rentrée littéraire.

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