Bienvenue à Bouquinbourg

Blogueuse littéraire, un brin modeuse, surtout rêveuse, parfois créative, voyageuse à ses heures, yoga addict et buveuse de thé invétérée.

01 octobre 2011

Sorbet au piment rouge, Pierre Luneval

sorbet_au_piment_rouge_couverture2Sorbet au piment rouge est un recueil de nouvelles de Pierre Luneval paru en 2011 aux Éditions du Bord du Lot. 

Seize nouvelles composent ce recueil. Seize nouvelles très différentes qui alternent humour noir, absurde et dissection du quotidien. De la maîtresse qui accompagne ses élèves au cinéma à l'auteur esseulé lors d'une séance de dédicace en passant par un homme qui vient de perdre sa femme et par là-même son identité, les nouvelles de Pierre Luneval nous entraînent à chaque page dans un univers fantasque aux frontières parfois floues.

Comme à chaque fois que je lis un recueil de nouvelles, un sentiment diffus  m'envahit, un sentiment que j'ai du mal à qualifier et à analyser. Si certaines nouvelles m'ont complètement charmée et immergée dans un univers singulier (je pense notamment à « Première dédicace », « Le café au lait » et « Respire »), d'autres m'ont laissée de marbre. Il m'est donc difficile d'avoir un avis bien tranché sur ce recueil et surtout, un avis harmonieux dans l'ensemble. Ces nouvelles sont très différentes et leur hétérogénéité est parfois trop déroutante pour les apprécier à la suite l'une de l'autre. Si certaines sont liées par des éléments (comme le personnage de Vanitas de Holos), d'autres fonctionnent comme des électrons libres en marge de l'ensemble.
Ce qui est certain, c'est que Pierre Luneval possède un style bien à lui, à la fois poétique et musical, et joue avec les mots avec brio. Si j'ai pensé immédiatement à Philippe Delerm dans la première nouvelle, je n'ai visiblement pas été la seule puisque Pierre Luneval évoque lui-même ce romancier. Une sorte d'hommage, peut-être, de clin d'oeil, sans doute.
Les univers mis en scène dans ses nouvelles sont également bien singuliers et furieusement dérangeants pour certains. On frôle le fantastique parfois, on y sombre littéralement à d'autres moments, on ne sait plus où donner de la tête ni que penser. Ce sont donc seize nouvelles souvent déroutantes que nous présente Pierre Luneval. Des nouvelles parfois amères, parfois cruelles, qui laissent un drôle de goût en bouche, une fois la dernière page tournée. Un recueil qui porte donc bien son nom, et qui porte en lui un piquant à la fois singulier et dérangeant.
Sorbet au piment rouge
est un recueil qui sort de l'ordinaire, qui, s'il dissèque parfois le quotidien, ne le fait que pour se détourner de la réalité et dépeindre celle beaucoup plus fantaisiste de l'auteur. Même si je n'ai pas apprécié toutes ces nouvelles, beaucoup d'entre elles possèdent une saveur bien particulière que je ne suis pas prête d'oublier.

Je remercie  Agents littéraires et les bord du lot pour ce roman reçu en partenariat.

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29 septembre 2011

Soeurs chocolat, Catherine Velle

couv_soeurs_chocolatSoeurs chocolat est le troisième roman de Catherine Velle, paru en 2007.

Une petite communauté religieuse en plein coeur de la France subsiste grâce aux savoureux chocolats qu'elle produit. Mais une menace pèse sur son fragile équilibre : tous les dix ans, deux soeurs doivent aller en Colombie faire valoir leur droit sur les fèves de cacao, faute de quoi, leur part sera attribuée à d'autres. L'échéance arrive, mais avec elle les problèmes. Le secret de fabrication de leurs chocolats, jalousement gardé par les soeurs, attise de nombreuses convoitises. Et lorsque les deux soeurs désignées doivent entreprendre le long voyage jusqu'en Colombie, elles ne sont pas seules. Et les péripéties commencent.

J'ai lu ce roman cet été, alors que j'étais en pause de lecture. Je n'arrivais pas, par fatigue, à fixer mon attention sur les livres que je commençais, et bon nombre me sont tombés des mains.
Soeurs chocolat
a eu le mérité de retenir mon attention grâce à une intrigue simple aux péripéties nombreuses. Si les dialogues sont parfois simplistes, les situations prévisibles et les invraisemblances nombreuses, ce roman propose néanmoins une détente non négligeable et possède une fraîcheur et un comique certains !
Rien de transcendant donc, je dois l'avouer, mais un bon moment de lecture qui a su me réconcilier avec la lecture cet été.
Les avis beaucoup plus enthousiastes de
Sharon et Latite.

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12 septembre 2011

Tout, tout de suite, Morgan Sportès

5953_1384599Morgan Sportès est un écrivain français dont le livre-enquête, L'Appât, publié il y a vingt ans et adapté au cinéma par Bertrand Tavernier en 1995, reçut l'Ours d'or à Berlin. Tout, tout de suite est son dernier roman, sorti en août chez Fayard et en lice pour le Goncourt 2011.

L'horreur du crime a fait couler beaucoup d'encre. En 2006, un jeune juif d'origine modeste est enlevé, séquestré et torturé pendant plus de vingt jours par une bande de jeunes, avant d'être assassiné. Morgan Sportès revient sur cet acte de barbarie. Il explore, dans ce roman inspiré de ces faits réels, les raisons qui ont poussé ces jeunes - parfois désoeuvrés, parfois parents, parfois mineurs - à torturer un autre être humain. Sans jugement, il reconstitue les faits, analyse notre société, les désillusions qu'elle créé, jusqu'à permettre l'irréparable. L'inénarrable.  L'indicible.

Lecture dure au sens propre, Tout, tout de suite est un roman assez étrange. Tout d'abord parce qu'il s'inspire de faits réels, certes, mais aussi parce qu'il décortique  notre société et ses dérives au travers de ce crime au caractère insoutenable. Le choix de Morgan Sportès d'écrire un roman et non pas un documentaire permet d'établir une distance, une distance avec ce crime, mais aussi une distance avec notre société gangrenée qui se détériore peu à peu. Une société qui permet à cette violence d'éclore. Et cette distance est salvatrice pour le lecteur. Sans elle, cette lecture serait d'autant plus dérangeante.
Tout, tout de suite n'est pas un roman que je souhaitais lire, appréhendant les mots de Morgan Sportès pour mieux me cacher derrière un voile protecteur.
Je l'ai néanmoins lu.
De ce roman terrible, je retiendrais un sentiment de malaise, qui ne m'a pas lâchée. Malaise du à à cette histoire, c'est évident, mais dû aussi à notre monde actuel. Une sorte de fatalisme en somme. C'est dur d'ouvrir les yeux. Dur de regarder la violence en face. De la voir éclore. De parler d'acte inhumain quand ce sont bien des Hommes qui l'ont commis.

Une lecture éprouvante s'il en est. Une étude sociétale inquiétante et pourtant bien réelle réalisée par un auteur qui analyse un monde qui va mal.
Une lecture dérangeante, tout sauf reposante, mais ô combien essentielle.
Je remercie libfly et   pour ce livre de la rentrée littéraire reçu en avant-première. L'avis de Stephie sur ce roman.

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29 août 2011

Hymne, Lydie Salvayre

9782020985550Hymne est le dernier roman de Lydie Salvayre paru en août 2011.

Mais Hymne n'est pas à proprement parler un roman qui respecte les codes du genre. Il s'approche plutôt d'un hommage personnel à Jimi Hendrix, fait par Lydie Salvayre elle-même.
L'auteure ne se cache par derrière la première personne du singulier qu'elle utilise dès les premières pages, et affirme sa volonté de rendre hommage à celui qui s'appropria, le 18 août 1969 à Woodstock The Star Spangled Banner - l’hymne américain - et le transforma en prestation musicale hors du commun.

A partir donc de cet événement, de cette reprise par Hendrix, Lydie Salvayre brode ici un texte aux envolées parfois lyriques, vibrant d'une fascination sans borne pour ce musicien. Il n'est en aucun cas question d'une analyse musicale quelconque, Lydie Salvayre s'en défend dès les premières pages, mais plutôt d'un hommage personnel qui s'égare parfois dans la biographie.
Hymne est une lecture troublante. Que l'on connaisse ce cri - celui que poussa Hendrix en ce 18 août 1969 à Woodstock - ou non, les mots de Lydie Salvayre émeuvent et provoquent une adhésion immédiate. Mon premier geste, une fois ce livre posé, a été de chercher et d'écouter la prestation d'Hendrix pour continuer à faire vivre le texte de Lydie Salvayre. Certains y trouveront peut-être trop d'emphase, voire une fascination qui frise l'adulation. Pour ma part, j'ai été sous le charme de cet hommage aux accents parfois intimes, dont la musicalité semble faire écho au talent d'Hendrix.
Hymne n'est pas un texte à réserver aux fans du musicien. Au contraire ! C'est un texte que chacun peut lire, pour découvrir comment un événement artistique a pu autant chambouler des générations et comment aujourd'hui il résonne encore dans la tête de certains.
Lydie Salvayre signe ici un texte poignant, incroyablement vivant, une partition sans faute en somme.

Une présentation d'Hymne par Lydie Salvayre elle-même.
(Source : Seuil.com)


Une nouvelle lecture à inscrire dans le Challenge d'Anne, Des notes et des mots.

Je remercie libfly et les seuil  pour ce livre reçu en avant-première.
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09 juin 2011

Le cri, Laurent Graff

9782290001721FSSouvenez-vous... J'avais découvert Laurent Graff lors du Read-a-Thon avec Il ne vous reste qu'une photo à prendre, un court roman vraiment brillant, véritable coup de coeur. Le cri est le quatrième roman de cet auteur, et vu qu'il est très court, je n'ai eu aucun scrupule à l'intercaller entre deux lectures plus longues... 

Le narrateur travaille à une barrière de péage d'une autoroute. Celle-ci est quasiment vide. Les automobilistes sont si rares que l'homme se prend à rêver. Il se lie d'amitié avec le gendarme chargé de la surveillance de cette portion d'autoroute, qui s'ennuie beaucoup lui aussi, et une jeune femme qui n'a jamais d'argent pour le péage et va chaque jour rendre visite à son mari et son amant, alités à l'hôpital après un accident de voitures.
Alors que la vie se déroule de façon monotone, un cri atroce déchire peu à peu l'atmosphère, rendant fous les humains. Peut-être est-ce depuis que le tableau de Munch a été volé ?munch_TheScream

Il est difficile de commenter ce livre tant il est court et pourtant si riche ! Mon résumé n'est pas forcément séduisant mais j'ai tenté de rendre compte des faits qui se déroulent dans le roman sans vous en dire trop... La suite ? Il faut le lire !
Encore une fois, Laurent Graff réussit une performance avec un roman très bref (125 pages), où chaque mot fait sens. Loin de subir cette sorte d'économie verbale, il parvient à  esquisser en si peu de pages un univers semblable au nôtre en bien des points, mais dans lequel le fantastique éclôt très vite. Un fantastique étrange, qui interroge. Et quand on connaît un peu le romancier, le doute s'installe.

Encore une fois, Laurent Graff amorce une réflexion sur le sens de la vie et la mort. C'est très subtil, un peu barré. Un roman comme je les aime ! J'ai préféré Il ne vous reste qu'une photo à prendre, mais chaque lecture de cet auteur est une nourriture intellectuelle délectable que je ne saurais que conseiller.

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15 mai 2011

Les amants d'Avignon, Elsa Triolet

9782070344628FSLes Amants d'Avignon est une nouvelle tirée du recueil Le premier accroc coûte deux cents francs, récompensé par le Goncourt en 1945 et écrit par Elsa Triolet. D'origine Russe, celle qui inspira une partie de l'oeuvre romanesque et poétique de Louis Aragon livre dans cette nouvelle de nombreux détails sur son engagement dans la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale.

L'héroïne de cette nouvelle, Juliette Noël, participe activement à la Résistance française. Sur les routes et dans le froid, elle brave vaillemment la dureté de la vie au nom d'une cause qu'elle défend corps et âme. Faisant fi de sa vie personnelle et sentimentale, la belle se bat aux côtés de ceux qui militent pour un avenir meilleur.

Difficile de ne pas trop révéler de cette courte nouvelle ! J'ai découvert la plume d'Elsa Triolet grâce à ce texte et j'ai apprécié son style concis et incisif. Sans flonflon ni poésie, elle donne à voir des illustrations de cette période de notre Histoire.
Grâce au personnage de Juliette, qui lui ressemble en bien des points, l'auteure nous intronise au sein de la Résistance et au coeur de ces heures sombres pour la France.
L'abnégation dont fait preuve Juliette, qui n'est pas loin de celle dont a fait preuve Elsa Triolet à cette époque, et le courage qui l'habite forcent le respect et suscitent l'admiration.
Un très beau texte. Pour ne pas oublier. Pour ne pas nier le courage de certains. Pour ne pas baisser48925717_p les bras.

Une nouvelle lecture que j'inscris dans le Challenge 2 euros de Cynthia.

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11 avril 2011

La vie mode d'emploi, Georges Perec

9782253023906_GLa vie mode d'emploi est un roman de l'écrivain français Georges Perec publié en 1978 et récompensé par le Médicis cette même année. Partie à Copenhague en février et tombée à cours de lecture au milieu du voyage, j'ai acheté un exemplaire de ce roman dans une librairie française de la capitale danoise et me suis laissée porter au fil des pages...

Pour vous le présenter, rien de mieux que les mots de Perec lui-même, cités en préface : "J'imagine un immeuble parisien dont la façade a été enlevée [...] de telle sorte que, du rez-de-chaussée aux mansardes, toutes les pièces qui se trouvent en façade soient instantanément et simultanément visibles. Le roman [...] se borne à décrire les pièces ainsi dévoilées et les activités qui s'y déroulent..."

Perec a donc choisi, encore une fois, de se lancer dans un projet littéraire aussi audacieux que réussi (rappelez-vous mon avis très enthousiaste pour son roman sans la lettre [e], La disparition)
Ce roman, sous titré "romans" tant  il est riche, s'apparente à une curiosité littéraire qui ne peut laisser indemne un lecteur alerte. Son projet d'observer ce qui se passe dans un immeuble est une sorte de fantasme universel : que font donc nos voisins, derrière leur cloison ? Perec nous donne la possibilité de ce voyeurisme littéraire en se promenant d'étages en étages, de locataires en locataires et en nous abreuvant des histoires personnelles de sa ribambelle de personnages.
Ce 11, rue Simon-Crubellier, à Paris, ne semble plus avoir aucun secret pour nous et si Perec s'attarde souvent sur des détails physiques ou historiques concernant ses personnages ou ses murs, ce n'est que pour mieux donner à voir son projet littéraire.
Majestueux, incroyablement original, d'une lecture riche en anecdotes qui s'apparentent parfois à des nouvelles, La vie mode d'emploi est encore une fois un livre qui me permettra de regarder le monde par un prisme différent...

"C'est un de ces clivages à partir desquels s'organise la vie d'un immeuble, une source de toutes petites tensions, de micro-conflits, d'allusions, de sous-entendus, d'accrochages ; cela fait partie de ces controverses parois âpres qui secouent les réunions de copropriétaires." (p.268)

"Tout cela fait une histoire bien tranquille, avec ses drames de crottes de chien et ses tragédies de boîtes à ordures, la radio trop matinale des Berger et leur moulin à café qui réveille Mme Réol." (p.269)


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10 avril 2011

Il ne vous reste qu'une photo à prendre, Laurent Graff

9782290008942Je ne pouvais pas partir en vacances sans vous présenter ce roman de l'écrivain et archiviste français Laurent Graff, lu durant le Read-A-Thon hier...

Alain Neigel a la cinquantaine. Le jour où sa compagne M. meurt, il décide de ne plus jamais prendre de photos. Mais en voyage à Rome, un homme étrange lui propose une sorte de jeu dont la règle se résume à cette phrase : "Il ne vous reste qu'une photo à prendre"...

Derrière ce résumé parcellaire se cache un roman de grande envergure. En 118 pages seulement, Laurent Graff nous transporte dans une intrigue beaucoup plus riche qu'elle n'en a l'air.
A la fois réflexion sur la photo et sur la mort, l'intrigue bascule sans crier gare dans une dimension que je me garderai bien de vous révéler ici. C'est fort ! Très fort même ! On est totalement envoûté, sous le joug de ces axiomes qui nous concernent inéluctablement... A lire, sans attendre, sans respirer, sans s'arrêter... A lire !

coup_de_coeur_2011

Ce roman rejoint le cercle élitiste des livres que je considère comme des coups de coeur. C'est le quatrième de cette douce année 2011... Encore une très belle découverte ! Merci Tosty !

Petit florilège de mes extraits préférés (ils sont nombreux...)

"Les photos n'ont plus ce caractère crucial et définitif qu'elles avaient du temps de la photographie argentique. Bonne ou mauvaise, une photo était irrévocable et était décomptée de la pellicule. Le développement du film révélait de manière implacable, dans l'ordre chronologique, images réussies et images ratées ; impossible d'échapper à la sentence et aux statistiques." (p.7-8)

"[L]a réalité, comme un animal ne se laissant pas approcher, refusait d'être photographiée par certaines personnes et se dérobait". (p.19)

"A vouloir immortaliser des instants de vie, à vouloir arrêter le temps, j'en avais oublié notre vulnérabilité." (p.21)

"Derrière chaque photo, par-delà le plaisir et la joie, il y a la peur, peur du temps qui passe, de sa fugacité, peur de voir puis de ne plus voir, vivre puis ne plus vivre, avoir vécu et n'en avoir nulle trace démonstrative, nul souvenir tangible ; derrière chaque photo, il y a la peur de mourir, et la preuve de notre mort." (p.24)

"Chaque photo était une tentative pour la retenir, mais aussi un acte éminemment mortifère, qui la précipitait vers la mort. Je la voyais déjà d'un point de vue post mortem, de l'oeil du survivant qui fait sa provision d'images souvenir pour ses soirées d'hiver." (p.36-37)

"Je me rappelai le temps où, moi aussi, je m'abritais derrière un appareil photo, préférant à la réalité immédiate, la mise en image de cette réalité, comme une mise à distance, une prise de recul. [...] Derrière chaque photographe, il y a, en fin de compte, un grand timide qui a peur d'être au monde nu et désarmé.[...] Les photos sont des actes manqués, des paroles sous silence, des baisers refoulés, des sourires figés, des yeux qui se ferment." (p.77)

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18 février 2011

Le coeur cousu, Carole Martinez

9782070379491Hathaway m'a ravie en m'offrant, à l'occasion du Swap Nouvel An 2011, Le cœur cousu, premier roman de Carole Martinez, repéré sur son blog quelques temps auparavant...

Soledad porte bien son prénom : sa vie entière n'a été que solitude. A l'aube de sa mort, elle décide de raconter l'histoire des femmes de sa famille, à commencer par Frasquita, sa mère, couturière de génie. Ayant hérité, au sortir de l'enfance, d'une magnifique boîte à couture, leur mère a consacré des heures à coudre, broder, orner tout ce qu'elle trouvait, tissus comme plaies... Mais une fois mariée, son talent a jeté  l'opprobre sur elle et sa famille, certains l'accusant de sorcellerie et de mensonge pour renier son don.
Au fil des ans et des enfants qu'elle met au monde, Frasquita abandonne la couture pour éviter toute médisance. Mais le jour où son mari, qui se lance dans les combats de coqs,  joue et perd son épouse, la vie de Frasquita et de ses enfants bascule.

Quelle plume ! Carole Martinez m'a émue à chacune de ses pages, m'emportant loin, dans cette Espagne à la chaleur étouffante. Pour un premier roman, Le coeur cousu est une petite réussite à côté de laquelle il ne faut pas passer ! J'ai éprouvé beaucoup de sensations que la lecture [Du] Soleil des Scorta de Laurent Gaudé avait fait naître en moi...
Carole Martinez manie la langue avec une finesse rare et allie celle-ci à une intrigue romanesque et originale s'il en est, entre histoire familiale et conte.
Son récit emboîté alterne les époques et les personnages avec une aisance que j'ai rarement vue. Un récit qui coupe le souffle, émeut aux larmes et fait sourire. En bref, une petite merveille !

coup_de_coeur_2011Sans aucune hésitation, je lui décerne le titre de deuxième coup de cœur de l'année 2011. Un immense merci Hathaway pour ce roman magistral ! (son avis est ici !)

Un avant-goût de la plume fantastique de Carole Martinez :

"Mon nom est Soledad.
Je suis née, dans ce pays où les corps sèchent, avec
des bras morts incapables d'enlacer et de grandes
mains inutiles.
Ma mère a avalé tant de sable, avant de trouver un
mur derrière lequel accoucher, qu'il m'est passé dans
le sang.
Ma peau masque un long sablier impuissant à se tarir.
Nue sous le soleil peut-être verrait-on par transparence
l'écoulement sableux qui me traverse.
LA TRAVERSÉE.
Il faudrait bien que tout ce sable retourne un jour
au désert." (p.7)

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08 février 2011

La cote 400, Sophie Divry

9782923682136FSUn titre pareil, vu mon métier, ne peut que me faire sourire... Et finalement, il n'y a pas qu'avec le titre que j'ai souri...

La cote 400 est un court roman d'une soixantaine de pages très étonnant. La narratrice, une bibliothécaire d'une cinquantaine d'années, se lance un matin dans un monologue sur son métier et plus généralement sur la littérature et la vie, en passant par ses névroses et frustrations personnelles, alors qu'un visiteur s'est fait enfermer dans la bibliothèque la nuit. Ce monologue constitue l'intégralité du roman. Le malheureux visiteur à qui il est destiné ne sera, tout au long du roman, qu'un "vous" impersonnel et ectoplasmique dans la bouche de cette narratrice très loquace.

 

Premier roman de Sophie Divry, La cote 400 est une petite merveille furieusement drôle ! Je l'ai lu d'une traite, séduite tant par le sujet qui m'est proche que par le style incisif et mordant à souhait de cette jeune auteure.
L'originalité même de la forme de ce roman - un monologue sans transition ni hésitation aucune - m'a donné l'impression d'être en apnée tout au long de ma lecture, subissant moi aussi la logorrhée de ce personnage esseulé.
Ses réflexions sur la célèbre classification Dewey, la hiérarchie des sciences au sein même de la bibliothèque et plus généralement de la société, la solitude qui la pèse, perdue au sous-sol de géographie où rares sont les lecteurs qui s'y aventurent, l'absurdité de la côte 400, initialement destinée aux langues, mais délaissée dans la structure dans laquelle elle travaille, etc. m'ont fait rire autant qu'elles m'ont fait réfléchir.
Bref, une grande bouffée d'air frais avec cette profusion de réflexions, un humour féroce, un personnage unique et désabusé qui occupe tout l'espace et monopolise la conversation... Merci Sophie Divry pour ce roman qui ne cesse de m'étonner par sa richesse !

Petit florilège de certains passages qui m'ont particulièrement plu...

"Être bibliothécaire n'a rien de valorisant, je vous le dis : c'est proche de la condition d'ouvrier. Moi, je suis une taylorisée de la culture." (p.12)

"Savoir se repérer dans une bibliothèque, c'est dominer l'ensemble de la culture, donc le monde."
(p.15)


"Quand je lis, je ne suis plus seule, je discute avec le livre. Cela peut être très intime. Vous connaissez ça, peut-être. Ce sentiment d'échanger mentalement avec l'auteur, de pouvoir suivre son chemin, d'être accompagnée des semaines entières par lui."
(p.20)

"De toute façon, les livres, c'est comme les carrosses, ça sert surtout à frimer. La vraie culture, chez les riches, ça ne vient jamais qu'après, en contrebande, et c'est toujours mal vu." (p.24)

Un grand merci à   logo2 et aux Éditions Les Allusifs pour ce roman reçu dans le cadre de l'Opération Masse Critique.

La cote 400 par Sophie Divry

 

La cote 400

La cote 400

Sophie Divry

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