Bienvenue à Bouquinbourg

Blogueuse littéraire, un brin modeuse, surtout rêveuse, parfois créative, voyageuse à ses heures, yoga addict et buveuse de thé invétérée.

19 octobre 2017

Naissance des fantômes, Marie Darrieussecq

marie darrieussecq naissance des fantomesNaissance des fantômes, est le deuxième roman de l'écrivaine française Marie Darrieussecq. Il est paru en 1998 chez POL.

Parce que son épouse a oublié, un homme sort chercher du pain, un soir après son travail. Il ne reviendra pas. Sa femme va attendre, en vain, son retour. Et cette attente épaisse et lourde va contaminer toute sa vie, de son corps à ses souvenirs, de ses désirs à son entourage.

Étrange lecture que ce court roman de 160 pages... Étrange et passionnante. Naissance des fantômes entraîne son lecteur dans une narration à la première personne, mêlant monologue intérieur et compte-rendu d'un quotidien rendu douloureux par l'absence. La narratrice se retrouve seule en un instant, et ne comprend pas. Elle ne comprend pas son mari, ne comprend pas ce qui lui arrive. Elle ne comprend plus rien et le vide la submerge.

Sa vie se désagrège peu à peu, comme si en partant, son mari l'avaient emportée aussi dans son sillage. Les yuoanguis - sortes de fantômes imaginés par l'auteure - font leur apparition, sans que la narratrice ne s'en formalise. La solitude l'envahit, le vide est omniprésent. Le texte, très peu fragmenté, intègre les dialogues aux paragraphes, comme s'ils se mélangeaient à ses pensées. A l'image de sa confusion mentale. A l'image de son incompréhension.

Roman de l'absence, qui met la douleur de la perte au centre de la narration, Naissance des fantômes fait partie de ces textes forts, qui dessinent en creux le vide, et qui se lisent d'une traite.

"Mon mari a disparu. Il est rentré du travail, il a posé sa serviette contre le mur, il m'a demandé si j'avais acheté du pain. Il devait être aux alentours de sept heures et demi. Mon mari a-t-il disparu parce que, ce soir-là, après des années de négligence de ma part, excédé, fatigué par sa journée de travail, il en a eu subitement assez de devoir, jour après jour, redescendre nos cinq étages en quête de pain ?" (p.11)

 "Mon mari en s'évaporant avait emporté avec lui, comme une comète emporte sa traîne, toute l'atmosphère qui le faisait être ; de lui il ne restait que moi, et j'étais, moi, privée de cet air que je respirais autrefois et que personne ne pouvait m'insuffler à sa place." (p.142)

"L'air autour de nous prenait une étrange pureté, comme ces cieux très vifs que le soleil ne réchauffe pas, et sous lesquels on comprend que le bleu est la couleur du vide." (p.143)

"La mer dans la nuit était plus énorme que jamais, illimitée sous le ciel qu'elle avalait ; il fallait réfléchir pour décider de la place des étoiles, pour accepter de mettre un terme à sa hauteur. Que la mer soit si grande, si incompréhensiblement grande, c'était apaisant. On pouvait accepter ça, de ne pas comprendre la mer. On pouvait se raconter des histoires et s'y laisser bercer, se dire que la mer était une mémoire, que chaque molécule d'eau de mer dans la mer était une parcelle de mémoire perdue, mais retrouvée là, regroupée entre des rives, navigable et aussi vaste qu'on pouvait l'espérer." (p.152-153)

Et zou ! Cinquième participation au Challenge Halloween de Lou et Hilde !

Challenge Halloween

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15 septembre 2017

L'atelier des miracles, Valérie Tong Cuong

L'atelier des miraclesL’atelier des miracles est le neuvième roman de l’auteure française Valérie Tong Cuong paru en 2013 aux éditions JC Lattès. 

Millie, jeune secrétaire intérimaire, perd tout lors de l'incendie de son immeuble. C'est l'occasion pour elle de simuler une amnésie et de faire table rase de son ancienne vie. Mariette, prof d'histoire-géographie en collège, se sent quant à elle persécutée par ses élèves et à bout de nerfs, frappe l'un d'eux. Monsieur Mike, enfin, a tout perdu, et vit désormais dans la rue sans espoir d'en sortir. Jusqu'au jour où il est passé à tabac et hospitalisé. Trois vies au bord du gouffre. Trois vies que Jean décide de sauver en les recueillant dans son atelier. L'atelier des miracles. Un endroit où il leur propose un toit, de l'aide, un soutien psychologique. Une sorte de tremplin pour les aider à refaire surface et reprendre les rênes de leur vie. Mais à vouloir contrôler les souffrances des autres, ce sont leurs vies que Jean contrôle. Millie, Monsieur Mike et Mariette seront-ils prêts à accepter les règles de ce jeu ?

Cela faisait bien longtemps que je lorgnais sur ce roman, attirée de prime abord par sa couverture. Et oui, ça m'arrive tellement peu souvent que je l'avoue. Enfin, j'avoue surtout que je l'avais regardée trop rapidement et que j'avais vu ce que je voulais y voir : j'ai cru que les cadrans d'horloge étaient des boutons et que ledit atelier serait un atelier de couture... Voilà voilà... 

Bon, en réalité il n'en est rien, vous vous en doutez, mais j'ai quand même passé un bon moment entre ces pages. Valérie Tong Cuong offre à son lecteur un roman bien construit, porté par une alternance narrative qui fait sens. Chacun des trois personnages principaux prend en charge le récit et ne délivre au lecteur que des informations parcellaires sur sa vie et son passé. 

Si j'ai trouvé le début un peu long à se mettre en place, j'ai été par la suite charmée par la tournure que prenait l'intrigue. L'atelier de Jean - sorte de refuge physique et mental - fait un peu rêver, le personnage aussi. Charismatique, empathique, à l'écoute, c'est tellement rare. Et forcément, les fissures apparaissent et le roman prend une autre tournure. Feel good efficace, L'Atelier des miracles engage une réflexion sur le fait de se confronter à ses peurs et ses errances sous couvert d'une intrigue positive et bourrée d'optimisme. Je valide ! 

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27 mai 2017

Une forêt d'arbres creux, Antoine Choplin

Une forêt d'arbres creux Antoine ChoplinUne forêt d'arbres creux est un roman du poète et romancier français Antoine Choplin paru aux éditions de la Fosse aux ours en 2015.

1941. Le dessinateur Bedrich Fritta est déporté dans le camp de concentration de Terezin avec sa femme et son fils d'un an. Contraint de diriger le bureau des dessins, il coordonne les commandes d'embellissement du ghetto que lui passent les nazis. Mais la nuit tombée, avec d'autres dessinateurs, il raconte l'horreur. Il couche sur papier ce quotidien de faim, de peur, de maladie et de mort qui rôde. Il dessine fébrilement pour raconter au monde comment l'humanité s'est brusquement perdue.

Antoine Choplin - que j'ai découvert avec La nuit tombée qui évoque la catastrophe de Tchernobyl - s'est inspiré pour ce roman de la vie de  l'artiste et caricaturiste tchèque Bedrich Fritta, s'appropriant les vides d'une biographie elliptique. 

En 120 pages, Antoine Choplin entraîne son lecteur dans le camp de Terezin, dansBedrich Fritta - Alchetron, The Free Social Encyclopedia ce quotidien de l'horreur et de la souffrance, mais sans trop en faire. L'indicible est suggéré, l'atroce sous-entendu, les émotions souvent tues, comme si l'essentiel n'était pas dans le récit des camps mais dans le projet insensé de vouloir dessiner ce quotidien pour le donner à voir au monde. La nuit, théâtre de la résistance par l'art, espace laissé libre à l'imagination de ceux qui, écoeurés d'obéir en plein jour, résistent une fois le jour couché. 

Roman poétique à souhait, porté par une écriture envolée, Une forêt d'arbres creux est un bel hommage à un homme qui s'est battu avec son art pour qu'éclate la vérité. Une très belle lecture. Merci du conseil à celui qui me l'a presque glissé dans les mains.

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27 avril 2017

La fille qui lisait dans le métro, Christine Féret-Fleury

La fille qui lisait dans le métroLa fille qui lisait dans le métro est un roman de Christine Féret-Fleury paru aux éditions Denoël en mars.

Juliette prend le métro tous les jours pour se rendre à l'agence immobilière où elle travaille. Et tous les jours, dans la rame de la ligne 6, elle observe les passagers qui lisent. Ceux qui pleurent, ceux qui ne dégustent que quelques pages, ceux qui lisent fièvreusement... Un matin, Juliette décide de bouleverser ses habitudes et de descendre deux stations avant son arrêt, pour terminer son trajet à pied. Dans une petite rue, elle découvre un livre coincé dans une porte. Intriguée, elle s'approche quand une fillette d'une dizaine d'années l'invite à entrer, croyant avoir affaire à une passeuse de livres...

J'ai lu ce roman aujourd'hui, dans le métro, alors que j'assistais à une journée professionnelle (belle mise en abyme !). J'avais vu passer sa couverture colorée depuis quelques temps et je me suis laissé tenter par l'éditeur, ne connaissant pas son auteure. Et je dois dire que cette lecture ne me restera pas en mémoire... Intrigue facile et éculée, dénouement prévisible, personnages caricaturaux et superficiels, je me suis demandée au fil des pages où l'auteure avait voulu en venir, sans trouver une réponse une fois la dernière page tournée.

Juliette est une trentenaire un peu paumée dans la vie - comme c'est monnaie courante dans la chick-lit et certains feel good - et qui trouve un sens à cette dernière grâce sa rencontre avec Soliman et Zaïde. Elle découvre à leurs côtés à quel point les livres peuvent changer leur lecteur et les faire réfléchir à leur propre vie... Ok, jusque là, rien de révolutionnaire. Mais en fait, c'est tout. Voilà l'essentiel du roman ?! Pour une grosse lectrice qui travaille en plus dans le monde des livres, autant vous dire que je suis restée perplexe... Le propos du roman est simpliste, et la psychologie de l'héroïne (allez, n'ayons pas peur des mots et appelons-la l'héroïne !) est si rapidement esquissée qu'il est impossible de s'y attacher. L'ensemble est plat, mièvre et reste en surface. Aucune surprise, tout est facile. J'ai pensé à la bibliothérapie de Régine Detambel (qui ne m'avait pas convaincue non plus) et j'ai enchaîné ces pages au rythme des stations, pas convaincue ni séduite une seconde par ce que je lisais. Un rendez-vous complètement manqué...

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22 mars 2017

HHhH, Laurent Binet

HHhH Laurent BinetHHhH est le premier roman de Laurent Binet paru en 2010 chez Grasset et lauréat la même année du Goncourt du premier roman.

Prague, 1942. L'opération Anthropoïde est lancée. Depuis Londres, la résistance organise l'assassinat d'Heydrich, chef de la Gestapo nazie, planificateur de la Solution finale, celui que l'on surnomme le Boucher de Prague ou encore la Bête blonde. Deux parachutistes tchèque et slovaque sont chargés de mener à bien cette mission de haut risque.

Curieux nom pour un roman - HHhH étant l'acronyme de Himmlers Hirn heißt Heydrich, le cerveau d'Himmler s'appelle Heydrich - qui a fait grand bruit lors de sa sortie. Et s'il trottait dans ma tête depuis bien longtemps, c'est mon voyage à Prague qui m'a décidée à l'ouvrir. Et quelle claque !

Littérairement parlant, Laurent Binet réussit un tour de force brillant. S'interrogeant constamment sur la place de la fiction romanesque dans la perspective historique, il tente de relater les faits tels qu'ils se sont déroulés, en s'éloignant le moins possible de la réalité. Mais en tant que romancier, il se fait parfois emporter par sa verve et son envie de romanesque dans une histoire qui, il faut bien l'avouer, l'est intrinsèquement. Alors il hésite, en tant que narrateur, en tant qu'auteur, il aimerait pouvoir broder certaines scènes, rajouter du larmoyant à certains moments, de l'héroïque à d'autres, mais il recentre constamment son propos en assénant que la documentation qu'il a glanée pour préparer ce texte ne lui permet pas de savoir ce genre de détail.

Le résultat est un roman - oui, HHhH est bien un roman - troublant, fondé sur des faits historiques, extrêmement bien documenté, mais dans lequel Laurent Binet ne cesse de mettre en perspective l'articulation entre la fiction romanesque et la vérité historique. Il dément parfois ce qu'il a écrit quelques pages avant, s'excusant de ne pas avoir la documentation nécessaire ou les témoins pour être sûr de ce qu'il affirme. Ce n'est pas dans ces pages que le lecteur lira des adieux déchirants ou des dialogues aux envolées lyriques car Laurent Binet s'y refuse. En revanche, le lecteur découvrira un passage primordial de l'Histoire, raconté sous l'angle de la fiction, mais qui tend à être le plus fidèle possible aux faits. Un bijou littéraire qui m'a ravie, me permettant de compléter mon voyage à Prague par cet épisode historique fondateur.

"Cette scène est parfaitement crédible et totalement fictive, comme la précédente. Quelle impudence de marionettiser un homme mort depuis longtemps, incapable de se défendre ! De lui faire boire du thé alors que si ça se trouve, il n'aimait que le café. De lui faire enfiler deux manteaux alors qu'il n'en avait peut-être qu'un seul à se mettre. De lui faire prendre le bus alors qu'il a pu prendre le train. De décider qu'il est parti un soir, et non un matin. J'ai honte." (p.144)

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18 février 2017

Rue des boutiques obscures, Patrick Modiano

Rue des boutiques obscures, Patrick ModianoRue des boutiques obscures est le sixième roman de l'écrivain français Patrick Modiano - dont l'oeuvre a été couronnée par le Prix Nobel de littérature en 2014 - paru en septembre 1978. 

Guy Roland est détective. Guy Roland est amnésique, aussi. Quand son patron part à la retraite, Guy décide de partir sur les traces de son identité oubliée. En remontant les maigres pistes parisiennes dont il dispose, il retrouve son nom, ses proches et recompose son passé.

Première incursion dans l'oeuvre de Modiano, ma lecture de Rue des boutiques obscures s'est faite dans l'avion qui m'amenait à Prague, il y a quelques jours. Je suis tombée sous le charme de cette intrigue tournée vers la quête identitaire et la reconstitution d'un passé oublié. Le narrateur, qui enquête sur sa vie avec la précision de son ancienne profession, est un personnage difficile à cerner, qui ne donne à voir que ce qu'il désire de lui. Personnage flou, à l'identité insaisissable, il erre à la recherche de fragments de son passé pour comprendre qui il a été tout en étant observateur des souvenirs que chacun lui relate. Le charme de ces rencontres opère à chaque page, et le lecteur de suivre avec intérêt la reconstruction de ce moi brisé.

Un roman très court, déroutant, captivant, à la limite de l'absurde. Une très belle rencontre avec l'oeuvre de Patrick Modiano.

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15 février 2017

Désolée, je suis attendue, Agnès Martin-Lugand

Désolée je suis attendue, Agnès Martin-LugandDésolée, je suis attendue est le quatrième roman d'Agnès Martin-Lugand paru en avril 2016 aux éditions Michel Lafon.

Yaël, jeune interprète dans une agence parisienne réputée, est obnubilée par son travail. Délaissant amis et famille, la trentenaire qu'elle est devenue n'a plus rien de la jeune fille insouciante et légère qu'elle était dans sa jeunesse. Son quotidien, rythmé par son travail, ne laisse aucune place à une quelconque vie personnelle et ses proches s'en inquiètent. Mais quand un vieil ami refait surface et que la bande de copains de l'université se reforme peu à peu, Yaël vacille et son équilibre aussi. Et si la vie qu'elle avait choisie ne lui correspondait pas ?

Ayant adoré Les gens heureux lisent et boivent du café et La vie est facile, ne t'inquiète pas - respectivement les premiers et troisième romans d'Agnès Martin-Lugand qui se suivent et reprennent les mêmes personnages - j'ai sauté sur l'occasion de découvrir celui-ci, anticipant avec délectation une lecture agréable. Malheureusement, je me suis ennuyée dans ces pages, éprouvant un goût de déjà-vu assez dérangeant. Les personnages sont caricaturaux - Yaël ressemble à un Patrick Bateman d'American Psycho en version féminine pas meurtrière, tandis que les personnages secondaires sont de pâles êtres de papier sans consistance aucune -, l'intrigue prévisible dès les premières pages, et la romance insipide. Les pages défilent au son d'écueils qui se succèdent et qui donnent à l'ensemble un goût superficiel. 

Bref, une rencontre ratée avec une auteure qui a su me ravir avec deux romans. Ma déception est certainement à la hauteur de la joie éprouvée à la découverte de ces derniers, mais je ne m'avoue pas vaincue et découvrirais avec plaisir ses deux romans que je n'ai pas lus, Entre mes mains le bonheur se faufile, paru en 2014, et J'ai toujours cette musique dans la tête qui sortira en mars.

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15 janvier 2017

La cuisinière d'Himmler, Franz-Olivier Giesbert

La cuisinière d'Himmler, Franz-Olivier GiesbertLa cuisinière d'Himmler est un roman du journaliste et écrivain franco-américain Franz-Olivier Giesbert paru en 2013 chez Gallimard.

Rose est née en juillet 1907, au bord de la mer Noire. Parce que sa famille est arménienne, elle est massacrée par les Jeunes-Turcs au nom de la turquification de l'Anatolie. Rose s'enfuit et commence pour elle un drôle de périple, une vie de fuite dans ce siècle meurtrier. Après le génocide arménien, la petite fille est vendue comme esclave sexuelle avant de s'enfuir en France. Mais la Seconde Guerre mondiale sourd. Entre amours désabusées et vengeance qui la ronge, Rose vit avec une détermination farouche et se lance dans la seule chose qui anime sa vie : la cuisine.

Roman étonnant et détonnant s'il en est, La cuisinière d'Himmler vous déroute et vous malmène dès les premières pages. L'intrigue débute alors que Rose a cent-quatre ans, une vie des plus remplies, et des souvenirs en pagaille. Quand une lettre lui parvient d'Allemagne, elle se décide à écrire ses mémoires, le récit de sa vie de bohème, "un livre pour célébrer l'amour et pour prévenir l'humanité des dangers qu'elle court. Pour qu'elle ne revive jamais ce que j'ai vécu." Dès lors, les chapitres alternent entre Marseille, en 2012 - où Rose tient son restaurant La petite Provence - et sa jeunesse sur les routes.

Car Rose a traversé le XXe siècle et toutes ses horreurs : du génocide arménien aux atrocités nazies et à l'horreur maoïste. De la France à l'Allemagne en passant par la Chine et les États-Unis, Rose fuit la violence et tente à chaque fois de se construire une vie stable et heureuse, aimant hommes et femme, célébrant la vie par le sexe.

Au crépuscule de sa vie, avec une détermination et un humour féroces, la vieille dame raconte sa vie. Et c'est drôlement prenant. Franz-Olivier Giesbert dresse le portrait d'une Tatie Danielle impertinente, vulgaire et un brin teigne, qui par ses blessures s'est construit une force de caractère et une vie des plus remplies. Extrêmement documenté sur le siècle, son récit est poignant et ne s'embarasse ni de jolies tournures ni de descriptions longues. Rose - la narratrice - est directe, parfois crue. Mais c'est son journal, sa vie, ses morts et ses amours, et personne ne peut l'empêcher de se raconter comme elle le souhaite, avec l'impertinence que son âge excuse. Un roman solidement construit à l'humour grinçant et ô combien intéressant. Une bien belle lecture qui rafraîchit la mémoire sur le siècle dernier et ses sombres heures.

En bonus de fin : les recettes de Rose (la Parmesane de Mamie Joe, le Plaki de la grand-mère de Rose ou encore le flan au caramel d'Emma Lempereur)

"Si l'Enfer c'est l'Histoire, le Paradis, c'est la vie." (p.382)

"Le bonheur ne nous est pas donné : il se fabrique, il s'invente." (p.382)

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21 décembre 2016

La vie est facile, ne t'inquiète pas, Agnès Martin-Lugand

La vie est facile, ne t'inquiète pas, Agnès Martin-LugandLa vie est facile, ne t'inquiète pas est le troisième roman de la psychologue de formation Agnès Martin-Lugand paru en 2015 chez Michel Lafon. Il est la suite [des] gens heureux lisent et boivent du café

Diane est revenue d'Irlande, où elle était partie quelque mois pour surmonter le décès de son mari et de sa fille. Rentrée à Paris, elle reprend les rênes de sa librairie café Les gens heureux lisent et boivent du café, aidée de Félix, son ami de toujours. Un beau matin, elle rencontre Olivier, un homme gentil et attentionné, doux et patient qui comprend que Diane ne voudra plus jamais être mère. Cette dernière y voit une manière d'oublier son histoire tumultueuse avec Edward, le photographe Irlandais dont elle s'était éprise à Mulranny et de se reconstruire. Mais l'Irlande se rappelle à son bon souvenir par un sombre coup de téléphone. Diane va vite devoir choisir entre sa vie parisienne calme et apaisée et le tumulte irlandais et ses sensations fortes.

J'avais absolument dévoré Les gens heureux lisent et boivent du café et j'ai immédiatement enchaîné sur la découverte de ce second tome, mue par le désir de savoir ce qu'il allait advenir des personnages sous la plume d'Agnès Martin-Lugand. Et je n'ai pas été déçue par cette suite. S'il ne possède pas le charme du premier tome dû à la découverte du cadre - la librairie café comme le petit village irlandais sont absolument fabuleux à découvrir - ce second opus recèle bien des richesses. Il est davantage question de maternité que de deuil, de résilience et de reconstruction que de douleur. L'ensemble se déroule avec fluidité et simplicité et la lecture est encore une fois très agréable. Pas de coup de coeur cette fois, car le cadre est posé et l'auteure semble avoir voulu donner une conclusion à ses personnages mais un plaisir que je n'aurais boudé pour rien au monde et que je vous conseille fortement !

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20 décembre 2016

Amours, Léonor de Récondo

Amours, Léonor de RecondoAmours est le quatrième roman de la violoniste et romancière française Léonor de Récondo paru aux éditions Sabine Wespieser en 2015. 

Au début du XXème siècle, dans le Cher, Anselme de Boisvaillant, notable respecté, profite du sommeil de sa femme pour violer Céleste, la jeune bonne de la maisonnée.  Lorsque celle-ci tombe enceinte, Victoire, la femme d'Anselme, décide d'adopter l'enfant et de se faire passer pour sa mère afin de sauver l'honneur du couple et d'offrir à son époux l'héritier tant désiré. Passant outre l'affront et la honte liés à l'adultère, Victoire s'improvise mère mais peine à s'occuper de l'enfant. Elle oscille entre ennui et désarroi. Heureusement, Céleste veille sur le petit et prend soin de lui. Victoire s'en aperçoit rapidement et bien vite, les deux femmes se lient à l'insu d'Anselme.

Quel roman ! Reçu en cadeau pour mes trente ans et reçu à nouveau en réussite à mon mémoire (mes amies ont les mêmes idées sans même se connaître, c'est pas fabuleux ça ?), Amours est un petit bijou à côté duquel j'aurais pu passer si ces deux présences bienveillantes ne me l'avaient pas glissé entre les mains.

Léonor de Récondo signe ici une intrigue très riche dans laquelle les héroïnes sont magnifiées, leurs corps encensés et le plaisir charnel révélé. Derrière un rideau de conventions sociales lourdes, à une époque où les femmes n'avaient que peu de liberté, se révèlent deux personnages féminins forts, marqués par leur statut social. Céleste, issue d'une famille humble, qui n'a d'autre destin que de servir les autres, quels que soient leurs désirs - être violé par le maître de maison était courant à l'époque et non condamné par la loi - et Victoire, étouffant dans un mariage malheureux, s'ennuyant telle une Emma Bovary engoncée dans une vie qui ne lui convient pas. Le corps féminin, uniquement dévoué à accueillir un foetus à cette époque, se libère de ses corsets et se défait de ses interdits pour mieux accéder au plaisir. C'est beau, très beau même. Les 200 et quelques pages se tournent à une vitesse folle vers un dénouement incroyablement réussi. Léonor de Récondo signe ici un roman magnifique qui donne sans hésiter l'envie de découvrir le reste de son oeuvre. Merci Flo et Lise pour ce chouette cadeau !

« De la vie, on ne garde que quelques étreintes fugaces et la lumière d'un paysage. »

 

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